Je souhaitais vous parler d’un sujet particulier, sur lequel beaucoup de dents se sont cassées.
J’espère garder les miennes, on verra bien si elles tiennent.
Alors comme disait François le valeureux, enfin le malheureux, qui l’eût cru qu’il puisse parler comme un élu :
« les Français se posent tous la même question […], au fond, pourquoi sont-ils tous cons ? »
Ah non, il a pas dit ça François Bairout ?! (j’ai mal en tendu) 🤭
Pardon, recommençons :
La question véritable – enfin celle qui me taraude – est la suivante : pourquoi ne changeons-nous donc pas ?
Et si vous pensez que mes courtes années de conseil en conduite du changement vont permettre d’alimenter ces quelques idées, je dirais que l’espoir fait vivre, et c’est ce dont nous risquons de discuter.
En tout cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire cet article, j’espère qu’il vous fera au moins sourire et peut-être aussi réfléchir :)
C’est, en effet, un questionnement de l’ordre de la métaphysique (pas des tubes Amélie, on parlera de toi plus tard, quand la Soif se fera sentir).
Alors que nous savons que nous courrons vers notre perte et que nous pourrions l’éviter (le savons-nous ?), comment se fait-il que les comportements ont tendance à stagner (voire reculer comme aux États-Unis ou encore en France sur les mêmes questions sexistes et racistes réchauffées des années 80).
C’est vrai, ça ! Pourquoi alors même que nous savons tous que la société est grandement injuste, que les ressources sont monopolisées par une poignée de familles dont les patrimoines ont explosé ces dernières années, que maintenant 350 000 personnes sont sans domicile, que les associations portent plainte contre l’État, que les collectivités se sont vues peu à peu retirer leurs capacités, et, peut-être encore plus aberrant – si vous n’êtes pas déjà ému·e·s – que 62% des Français vivent dans la pauvreté ou en sont menacés, qu’une femme sur 2 a déjà vécu des violences sexuelles et un enfant est victime d’agression sexuelle toutes les 3 minutes (en France).
Tout cela n’est pas rationnel et s’écarte même de l’idée de société humaine – dont l’intelligence devrait permettre à tous de vivre une vie digne (non ?).
Alors, pourquoi continuons-nous à répéter des schémas de domination (hé oui, il fallait bien labéliser correctement) dans tous les domaines de nos vies :
- Nos rapports à la chose politique et économie,
- Nos rapports de classe sociale,
- Notre rapport à la méritocratie,
- Nos méthodes managériales,
- Nos rapports aux communautés,
- Notre rapport à la différence,
- Notre rapport au vivant
- Plus sournois encore, notre rapport à nos écosystèmes
- Et cela s’immisce jusque dans nos vies personnelles puisque la domination se retrouve aussi dans notre intime.
Lorsque l’on analyse les moyens nécessaires au changement (de paradigme), on se confronte au triangle de l’inaction où chacun se renvoie la responsabilité de la prise d’initiative (politiques-législateurs | consommateur-électeur | industriels-producteurs).
N’y a-t-il pas, en réalité, un certain confort éprouvé en se confortant à un certain conformisme ?
Je crois bien que oui. haha
Si j’étaie un peu plus le propos, je dirais qu’encore une fois, c’est d’abord un système de croyances.
Une croyance instaurée par le discours
J’ai déjà évoqué la notion de systèmes de croyance dans de précédents posts et l’influence du discours sur celui-ci (on parle beaucoup de la fenêtre d’Overton mais la modification du discours efface aussi certaines réalités [ex : plus de plan de licenciement, on parle de plan de reconversion ou pire plan de maintien de l’emploi – soit l’inverse du réel]).
1/ La dissimulation du système de croyance
Ce qui est insidieux dans notre modèle social est la dissimulation du système de croyance. Tout apparaît comme inné, comme du bon sens finalement. Par le discours, il est entériné que nous devons agir d’une certaine manière (politiquement, en tant que consommateur, en tant que travailleur, en tant que parents, etc.). Bref, le bon sens n’est pas toujours bon pour tout le monde et nous devrions nous rappeler que seuls les saumons morts suivent le (bon) sens du courant.
Nous comprenons donc que notre croyance nous échappe et n’est pas toujours conscientisée (rassurons-nous sa conscientisation est le début d’un commencement).
Prenons l’exemple de la méritocratie, bien ancrée dans nos vies de classes moyennes / aisées. Nous sommes particulièrement sensibles à cette idée. Finalement, c’est une forme de justice : celles et ceux qui prennent des risques en sont récompensés. Enfin… C’est malheureusement pas tout à fait ce qui se passe. Le système fait de la reproduction sociale : ce sont souvent les mêmes, des hommes cis-blancs, bien nés (ceux qui concentrent les ressources et le pouvoir). Et puis de temps en temps, une femme ou une personne racisée (pour les quotas je ne sais pas mais en tout cas pour perpétuer cette croyance que « quand on veut on peut » – et sa corollaire « si on ne peut pas c’est qu’on ne le veut pas [quelle bande de flemmards…] »).
2/ L’utilisation d’un discours catastrophiste
Aussi, l’utilisation d’un discours catastrophiste – qui fait peur et immobilise grandement (crise économique, crise sociale, crise politique, crise du logement, etc.) – permet de créer une forme de stress ambiant, d’anxiété collective. Tout est en crise, et ce, tout le temps.
A noter, le terme « crise » désigne une période, un phénomène critique où il est nécessaire de faire un choix pour faire face à un changement majeur.
Bref, le sur-usage du terme lui a fait perdre sa valeur et sa gravité (aujourd’hui nous parlons de la guerre, posons-nous les bonnes questions).
Par conséquent, si tout est en crise, les réelles crises (notamment humanitaires pour ne citer qu’elleS), bah forcément, c’est juste une de plus dans un océan de crises contre lesquelles on ne peut rien… Enfin tant qu’on y croit.
Il y a une banalisation ou une normalisation de la catastrophe, avec des hommes politiques qui s’érigent en héros seuls contre tous dans une incarnation monarchique de la Nation en jouant sur les peurs (la fameuse insécurité) et sur l’urgence d’agir (sans prendre responsabilité – les 3000 milliards de dette par exemple).
Néanmoins, cet exercice de la fonction politique – empreinte de paternalisme et de patriarcat – met justement en lumière tout ce qui ne plaît pas dans le modèle.
(Et c’est là que le véritable jeu commence.🃏)
3/ Pour finir sur la croyance, celle-ci est renforcée par une forme d’amour de soi et la culture du numérique
En trois mots : c’est le refus du réel.
Par exemple, sur les réseaux, je veux me protéger, je ne veux plus voir les images de l’horreur où qu’elle soit (et quelqu’elle soit). Nous filtrons nos contenus et dressons nos algorithmes pour nous diffuser que ce que nous voulons voir (ou plutôt ce que nous saurions voir). Enfin, les écrans installent également une forme de distance avec le contenu.
C’est la même chose dans la vie « réelle ». Nous refusons de voir les sans-domicile fixes. Nous nous sommes habitués à la déshumanisation. Si une femme venait vous voir vous disant que son mari la bat, vous appelleriez certainement la police voire une association. Enfin, vous essayeriez d’agir même si rien ne vous y qualifie. Vous ne le feriez pas pour une personne sans domicile fixe, vous passeriez votre chemin sans chercher à comprendre (« je ne sais pas gérer cette souffrance, si l’État ne le peut pas, comment le pourrais-je ? »).
4/ Super Elma… et du coup ? 🙄
J’aurais aimé vous parler du voile d’ignorance théorisé par John Locke, Thomas Hobbes et Emmanuel Kant (rien que ça !), peut-être une autrefois. Je préférais m’interroger sur mes raisons à moi de changer, elles vous parlerons peut-être plus. Pourquoi est-ce que moi j’ai souhaité sortir de cette zone de confort ?
Tout simplement car elle n’était plus confortable. CQFD.
Et c’est souvent là que se cache le problème (pensez à la grenouille dans l’eau tiède – c’est pas idéal mais elle s’en accommode).
Le changement comme le sauveur de tous les malheurs
Nous avons tendance à nous adonner à un certain perfectionnisme. Et pour certains, l’absence de perfection rend l’objet inutile voire ridicule, ou encore, illégitime.
Je vous donne un exemple concret.
Imaginons, un militant écologiste qui réalise une vidéo sur son choix de ne plus manger certaines viandes (car très consommatrices), un internaute peu sensibilisé et exprimant un ras-le-bol du discours sur l’écologie, lui demandera pourquoi il continue à manger certaines viandes alors que ce n’est pas « écologique » (je passe sous silence la question du bien-être animal, mes excuses).
A vrai dire, ce n’est pas la réponse du militant qui changera l’opinion de l’internaute, celui-ci s’est déjà convaincu que parce que le militant « joue au donneur de leçon » alors qu’il « ne fait même pas ce qu’il faut vraiment faire [à la perfection] », « ça sert à rien »). Si même les militants ne sont pas capables de le faire – bien qu’entre vous et moi, la pensée de l’internaute et plus proche du « le gros bouffon, il ne fait même pas ce qu’il dit » – alors, ça ne sert à rien.
C’est le manque de nuances (soit la binarité) entre :
- 0 – ne rien faire
- 1 – tout faire (et être) à la perfection
Et c’est justement car l’objectif de la perfection semble inatteignable que le sujet préféra (choix le plus facile) ne rien faire.
Par ailleurs, nous sommes habitués à des doses d’endorphines avec nos diverses addictions donc l’effort (le changement) sans récompense quasi immédiate, est renforcé dans son caractère pénible, difficile.
Dans le changement en lui-même, il y a à la fois la contrainte qui est repoussante (le changement – quel qu’il soit – nécessite des sacrifices) mais aussi le défaitisme qui immobilise.
Et si nous arrêtions de vouloir changer un instant et prenions le temps de savoir ce que nous aimerions réellement. Pour nous-mêmes et peut-être aussi pour les autres.
L’exercice est difficile puisqu’il consiste à mettre de côté toutes les croyances – que le système patriarcal et capitaliste nous a – inculqué(es).
C’est difficile car cela implique de déconstruire tout ce que nous connaissons :
- Et si j’avais le droit de ne plus travailler?
- Et si j’avais le droit de faire du piano ou de la corde à sauter à longueur de journée ?
- Et si j’avais le droit d’aimer 5 personnes ?
- Et si je pouvais choisir à qui profite mes impôts ? (oups, ça s’est glissé là)
Aussi, nous nous plaçons ici dans une position nouvelle, en dehors de notre connaissance. Le but n’est pas de savoir aussitôt, mais bien de chercher ce que sans ces croyances nous pourrions être, aimer/aimé. Se laisser découvrir doucement, s’autoriser pas-à-pas, sans jugement comme lorsqu’on cherche un ami, ou encore les rêves de lorsqu’on était petits.
Enfin, cela peut être effrayant de se dire que tout pourrait être différent si seulement on pensait autrement.
Oui mais ? On fait comment économiquement ?
J’ai dit que nous pouvions mettre fin aux croyances (et peurs) issues du capitalisme juste pour un moment (allez, zou !)
À partir de maintenant, nous allons tenter de focaliser nos analyses sur deux volets/concepts complémentaires :
- La méthode (comment repenser et travailler à changer nous-mêmes et la société)
- Le récit (comment dessiner une autre réalité ou comment permettre un imaginaire à la fois permissif, libre et déconstruit)
☀️
