J’avais envie d’écrire un article sur le passionnant sujet qu’est le ressentiment notamment par le biais de l’ouvrage de Cynthia Fleury « Ci-gît l’amer ». Je me doute que cela peut parler à beaucoup d’entre nous, et peut-être plus encore en cette période de fin d’année. Le sujet est très complexe et pousse à mettre en avant nos difficultés (collectives et individuelles) à outrepasser des douleurs anciennes, parfois inconscientes.
Cynthia Fleury est une philosophe et psychanalyste française, professeure titulaire de la chaire Humanités et Santé au CNAM et professeure associée aux Mines-ParisTech. Elle est également titulaire de la chaire de philosophie à l’hôpital Sainte-Anne. Elle a écrit de nombreux ouvrages dont Ci-gît l’amer qui vise à guérir du ressentiment.
Avant de nous attaquer à l’ouvrage, nous allons définir le ressentiment afin de comprendre ses manifestations.
Le ressentiment est le fait de se souvenir avec aigreur de quelque chose ou le désir de se venger d’un tort, d’une injustice (définition du Larousse).
Pour Max Scheler, le ressentiment est défini comme “l’expérience et la rumination d’une certaine réaction affective dirigée contre un autre, qui donnent à ce sentiment de gagner en profondeur et de pénétrer peu à peu au coeur même de la personne, tout en abandonnant le terrain de l’expression et de l’activité”.
C’est donc une reviviscence de l’émotion douloureuse qui pousse à l’immobilisme : un re-sentiment.
Cynthia Fleury propose une approche psychanalytique du ressentiment, pour en guérir ou plutôt le dépasser. Elle structure son propos en trois notions symboliques : l’amer, la mère et la mer.

Elle fait l’hypothèse que tout Homme connaît le ressentiment mais que peu parviennent à s’en libérer. Cette libération du ressentiment (aussi appeler subjectivation ou aptitude à la liberté) provient de l’individuation de l’être.
L’AMER

Ainsi, elle définit d’abord le ressentiment comme une amertume, une rumination évolutive, d’abord dirigée contre quelqu’un en particulier, puis se transformant comme une détestation plus globale (envers tout ce qui rappelle de près ou de loin la cause du ressentiment).
L’enjeu pour guérir du ressentiment est alors de ne pas le laisser nous envahir « Cela ronge. Cela creuse. Et la compensation devient à chaque relance dudit ressentiment, plus impossible, le besoin de réparation étant à ce point inassouvissable. Le ressentiment nous mène vers ce chemin […] de l’impossible réparation, voire de son rejet.”
Cynthia Fleury met l’accent sur la volonté du sujet empreint au ressentiment. Selon elle, le ressentiment est un délire victimaire au sens où le sujet n’est généralement pas la seule victime de l’injustice. Le plus souvent, le sujet choisit (consciemment ou pas) la rumination et intègre dans son identité l’injustice ressentie à défaut de s’en détacher. Le ressentiment devient alors une forme de fétichisation de la douleur, comme une mémoire indélébile et nécessaire à la construction psychique du sujet (bis repetita placent).
Par ailleurs, le ressentiment suppose un égalitarisme déchu, comme un “droit à” qui n’aurait pas eu lieu. Si j’ai le droit à – au même titre que Monsieur X – et que seul Monsieur X peut exercer ce droit alors je serais frustrée et me sentirais lésée vis-à-vis de mon supposé droit.
Cela pose également la question du bonheur conditionné (nous y reviendrons plus tard) : si j’achète une voiture de luxe, ma consommation me procure un certain bonheur, toutefois, si mon voisin achète au même moment une voiture d’une gamme supérieure, alors mon bonheur marginal sera nul.
Ainsi, je n’arrive pas à discerner la valeur de ma voiture en dehors de la comparaison avec celle de mon voisin.
En revanche, si je suis en capacité d’admirer la voiture de mon voisin tout en me satisfaisant de ma voiture, alors le ressentiment (ici un “ressentiment d’avoir” prenant la forme du dénigrement de mon voisin) n’a pas lieu d’être.
D’un point de vue plus collectif, le ressentiment se décline de la même manière : “[il] est produit par un écart entre des droits politiques reconnus et uniformes et une réalité d’inégalités concrètes. La coexistence d’un droit formel et de l’absence d’un droit concret produit le ressentiment collectif.”
Somme toute, elle insiste sur la responsabilité individuelle de ce ressenti : le ressentiment serait alors une astuce psychique consistant à considérer que c’est (toujours) la faute de l’autre (ou des autres) et jamais véritablement la sienne.
Cynthia Fleury nous aide à dépasser le ressentiment en prenant goût à l’amertume.
Elle focalise sur la nécessité de sublimer l’amertume ou, autrement dit, de cicatriser de cette blessure. Cette sublimation peut, selon moi, prendre de nombreuses formes (la parole, l’art, etc. formes souvent liées à la création) mais, quelque soit la forme, elle implique de se détacher de l’attente obsessionnelle de justice. Ou plutôt de se détacher de la prétendue injustice.
Bonheur et ressentiment
Elle rappelle que pour ne pas tomber dans le ressentiment, il s’agit de continuer à s’émerveiller du monde et de ses enchantements. Cela requiert – ici aussi – une mise à distance du ressentiment (ressentiment de l’être et de l’avoir).
Cela suppose également une nouvelle vision du bonheur, non plus bonheur-objet (bonheur à disposition) mais bonheur-sujet qui demande un effort, un travail sur soi, un “perfectionnement de l’âme”.
Pour donner un exemple, le bonheur-objet se situe dans l’immobilisme (qu’est-ce que j’y gagne ? ou combien cela va-t-il me coûter ?) tandis que le bonheur-sujet se situe dans la transformation (comment devenir autre ?).
A l’inverse du bonheur, la tragédie est tragique parce qu’universelle. Cynthia Fleury explicite le fait “que le moi ne tient pas face à elle […]. Dire moi, c’est poser le monde comme mon monde ; c’est sans doute nécessaire au sujet, mais cela ne peut constituer le dernier mot. Car alors le chemin se divise entre le ressentiment d’un côté et le complexe de supériorité, tout aussi absurde, de l’autre”.
Le ressentiment est une cause majeure de l’inaction. En tant que psychanalyste, Cynthia Fleury explique qu’il s’agit de se replacer dans l’axe de l’action – même avant de poser un objectif à son action. Elle nous met en garde sur notre inaction liée à un manque d’attention, comme une incapacité d’agir car la finalité devrait être parfaite (donc impossible à réaliser). Elle rappelle que c’est le rêve du plein, celui lié à la petite enfance, ce lien maternel, notre monde plein, qui une fois séparé devient un monde de manque.
“C’est dur d’abandonner le rêve du plein, du soi immense, du soi apte à la satisfaction; c’est dur d’abandonner ce rêve sans s’abandonner soi-même, sans renoncer à l’obligation du travail sur soi”.
LA MÈRE ou “Naître c’est manquer”

Elle explique que “le sujet préfèrera le plaisir de la haine de l’objet, le plaisir de la plainte et de l’insulte à l’obligation de prendre sur soi le fait de ne pas céder à son désir, à l’obligation de responsabilité.”
Elle relève que le passage d’un ressentiment subjectif à un ressentiment collectif s’opère, il faut stigmatiser un objet (“un hors soi”). Si cet objet est un autre alors l’Homme du ressentiment pourra pérenniser son ressentiment simplement en observant la vie de l’autre.
Il sera ainsi condamné au ressentiment s’il ne démarre pas un travail sur soi, une désaliénation.
Si Cynthia Fleury met en exergue la figure maternelle au moment de la petite enfance, c’est dans la séparation originelle qu’elle l’entend. Le nouveau-né est protégé par sa mère et c’est la séparation d’avec celle-ci qu’il va falloir travailler pour se libérer du ressentiment. Elle insiste sur le besoin de sublimer la séparation : il faut accepter de se protéger et de se réparer soi-même (c’est la question de la responsabilité individuelle). L’éducation permet de préparer la séparation, de l’enseigner avec un objectif d’autonomie et de libération, d’interdépendance mais aussi de solitude réelle. De ce fait, acquérir des capacités de symbolisation permet la libération. Or, cette capacité de représentation, de symbolisation se trouve déficitaire dans le ressentiment.
Sur ce second volet, Cynthia Fleury revient sur un système politique teinté de ressentiment collectif : le fascisme.
Elle annonce que la naissance du ressentiment collectif prend ses sources dans le manque de reconnaissance. Ce manque de reconnaissance prend la forme, chez le sujet, d’une invisibilisation, le ressentiment devient ainsi vindicatif ayant pour but de réparer cette invisibilité jugée illégitime. L’Homme du ressentiment souhaitera alors se faire voir, entendre pour pallier l’invisibilisation de son individualité, de sa vie.
Le faschisme est à l’origine de plusieurs mécanismes et notamment l’identification de l’individu au “faible” et son retournement narcissique, soit l’utilisation de la violence pour venger les faibles (en se comportant alors comme le groupe des forts – la notion de groupe est ici très importante). Le ressentiment joue un rôle majeur puisqu’il fait agir les individus en victime – comme l’objet d’une persécution continuelle. L’individu refuse sa responsabilité dans la victimisation de sa personne. Or, cette persécution ressentie se transforme chez l’individu en une forme de jouissance de la détestation (du faux objet considéré comme responsable de la faiblesse du groupe [juifs pendant le nazisme, immigrés dans notre époque contemporaine]).
Le fascisme est donc un réveil du ressentiment personnel couplée à une pensée de groupe: “la masse voit le jour au moment où les sujets qui la constituent se dessaisissent de leur sujet, où ils renoncent avec vindicte à être responsables de leurs vies, où ils se définissent comme victimes, et bientôt se feront bourreaux pour rétablir la justice.”.
Ressentiment et capitalisme
La rationalisation capitaliste (idéologie asservissante) est définie telle que : “la force de la rationalisation capitaliste est d’installer l’individu dans une situation où il est la la proie de désirs qui ne sont pas spécifiquement les siens mais où, coincé dans cette rivalité mimétique bien connue des lois psychiques, il désire ce qu’il n’a pas, et s’enferme dans un régime de frustration permanente, lui faisant désirer ce qu’il croit lui être nécessaire pour être reconnu comme sujet.”.
La consommation capitaliste vise à répondre au désir insufflé d’avoir et d’être. La question de l’avoir ne répond pas qu’au manque matériel (manque qui n’en est pas un) mais aussi à celui de l’être. Puisque je suis détenteur de X alors je fais partie de la catégorie sociale des détenteurs de X.
Sur ce point Cynthia Fleury remet en perspective addiction et désir : “la compensation instantanée n’est nullement la résilience ; c’est toute la différence entre l’addiction et le désir, entre le plaisir qui s’annule au moment même où il est vécu et la joie qui est capable de dépasser le seul instant de sa production. ».
LA MER

« Il y a un moment où les mots s’usent. Et le silence commence à raconter »
Sur le dernier volet, Cynthia Fleury nous invite à dépasser la condition de l’Homme du ressentiment.
Pour cela, elle nous rappelle notre devoir de nous extraire de notre propre victimisation. Elle reprend les propos de Frantz Fanon (psychiatre et militant anticolonialiste) sur la condition de l’homme noir et sur sa nécessité de se percevoir d’abord comme Homme avant de se considérer comme un homme noir (“il faut s’évader de sa race”).
Sa valeur personnelle ne peut résider que dans son rapport à l’autre au travers d’une rivalité mimétique. Il convient de s’autoriser à la singularité tout en acceptant l’universel (la dépersonnalisation).
Concernant les premières émotions douloureuses de notre petite enfance, elle relève : “il faudra enterrer pour faire fructifier, trouver la juste mesure du refoulement, laisser de côté sans abandonner, avancer sans nier, s’ancrer en somme sans être prisonnier de l’appartenance.”
Cynthia Fleury évoque également les conséquences psychiques du ressentiment et de l’adoption d’une posture victimaire : « les individus sont piégés […], se sentent démunis, sans pour autant s’engager pour s’extraire de la posture de victimes. » et « Ces derniers sont extrêmement ingénieux dans l’absence de solutions ; tout ce qui est proposé, a déjà été tenté et s’est révélé inefficace ; tout ce qui n’a pas été tenté est dévalorisé. […] il faut les sortir de ce narcissisme, d’être inconsolable ou inguérissable. ».
Pour Fanon, il faut trahir sa propre cause en s’émancipant de sa propre souffrance. Il faut accueillir la plainte pour combattre le ressentiment. Dénoncer les blessures du nazisme et du colonialisme permet de soigner, en les faisant basculer du côté des crimes. Et à partir de la forclusion, soit de l’enfermement du sujet en geôlier de sa propre prison, il faut créer la déclosion, c’est-à-dire la sortie de l’émotionnel dramatique qui produit des identités captives de leur culture ». La déclosion du monde permet de s’extraire de la chosification.
Cynthia Fleury prend le parti d’un sujet qui peut, responsable de son choix de refuser le ressentiment. Cela suppose de penser l’être lui-même et la poétique de la vie (du flux inhérent à la vie). Le jugement moral est provocateur puisqu’il retire toute logique de soumission extérieure.
L’autoconservation « ressentimiste » n’est finalement qu’une résistance et saurait être dépassée.
En conclusion, je rappellerais volontiers que la psychanalyse est malgré tout un outil capitaliste. Ce que l’on remarque fortement avec le ressentiment, c’est le besoin de travail sur soi pour dépasser les injustices vécues ou perçues. Or, Cynthia Fleury ne pose pas véritablement la question de la destruction des systèmes d’oppression patriarcaux et capitalistiques. Elle fait reposer le ressentiment sur une subjectivité d’abord puis un mouvement collectif dans lequel les individus se reconnaissent, voire partagent leur haine de l’autre (le “faux objet”).
Il me semble, personnellement, que le travail sur soi (d’abord d’identification puis d’appréhension et enfin de dépassement) doit être couplé à une réflexion (ou plutôt une action) sociale, plus large et surtout plus collective. Nos systèmes actuels sont profondément injustes et renforcent par conséquent les perceptions d’injustice mais aussi leurs vécus. La méritocratie est un étendard sans fond réel. Nous pouvons, certes, tenter de dépasser individuellement le ressentiment, mais à le chasser par la porte, celui-ci risque de revenir par la fenêtre.
Pour en finir, il est important de rappeler que le ressentiment est un élément constitutif de nos rapports sociaux au sein d’une société capitaliste, impérialiste, sexiste et raciste.